Amène ta plume #2 -La rencontre-

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Dimanche dernier, sur le thème de la rencontre, nous avons commencé à relier les mondes en écrivant un inventaire de contrastes, en voici quelques-uns :

Mourir d’aimer / Sourire vers soi / Regarder derrière/ Se noyer dans un désert de silence/ Je suis High dans mon sous-sol/ Ne plus vouloir que l’absence de volonté/ Tout le monde veut ce que personne n’a/ Se laisser pénétrer par l’impasse/ La chevauchée immobile/ Un instant d’éternité/ L’océan au ventre/ L’étreinte froide/ L’inconstance durable/ Un marteau élastique/ L’espace atomique/ Une pitoyable victoire/ Art sans forme ni intention/ Antichrist multicolore/ Terminer l’inatteignable/ Une jupe bleue qui ondule dans les feuilles rouges au-dessus de bottes de cuir noires lacées serrées des orteilles aux cheville/ 

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Nous avons ensuite tâché d’écrire, entre réalité et fiction, une rencontre avec une oeuvre d’art nous ayant marqué. 

Une grande lassitude après plusieurs heures aux travaux forcés. Des soupirs, des éclats de voix, de la détresse faisant place à la nausée et aux insultes. Je me préparais à vivre des moments de grâce selon tous les textes écrits sur le sujet.

Puis, le sujet est apparu de lui-même, hurlant sans cesse à qui voulait l’entendre des sons primitifs et sans profondeur sauf pour moi. La séduction du premier moment a fait place à un ravissement et un flot de larmes incontrôlables. La grâce tant annoncée fut là tout près.

Pierrette

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La muraille longe la haute montagne dans l’air du matin. Nous marchons sur les pierres du sentier des ânes et des pèlerins de tout temps. Vers les sommets des montagnes qui se succèdent en blanc et vert. Des sons inattendus parviennent à nous, sourds et mélodieux. Il nous entraînent vers la porte unique dans la muraille qui est vite traversée. C’est la place du lieu, fontaine, platane et cathédrale qui nous aspire vers ses grandes orgues. Son enceinte immense construite au xviii ieme siècle résonne avec puissance malgré l’absence des fidèles. La voix humaine succède aux autres jeux de l’engin a tuyaux magnifique, et le mystère du moment nous remplit de grandeur.

Violaine

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Ma mère m’amène à la « chorale URSS », spectacle assez cher à la Place-des-Arts. Je recherche un son fort et rude, passionné et aimable de l’ennemi. J’aime l’ennemi, j’aime la Russie, je veux aller vivre en Russie et mettre des bottes tous les jours de l’année. Mon mari chantera tout le temps avec une voix plus forte que les Américains. Ma mère me dit que ce sont des rêves fous, que je ne sais rien, que les Russes sont violents, soûls, et qu’ils battent TOUS leurs femmes. Arrivée au spectacle, je regarde et j’écoute les soûlons batteurs de femmes et je ressens la perversité des plaisirs coupables pour la première fois. Je comprends, je m’imagine comprendre que ma mère est là pour la même chose. Une mère! Alors pour moi, l’âme russe c’est ma mère et moi dans nos secrets, c’est adorable, cruel, admirable, mais à ne pas aimer.

Je connais peu d’œuvres connues qui me font quelque chose, j’ai trop peur de faire partie d’un courant.

Fabienne

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Chantant mon arrivée dans cette ville historique grandiose. Ce quartier m’appelant en criant pour m’inviter à manger la nouveauté m’engageait vers mon quotidien, mon environnement effréné. Mes pas surexcités m’ont mené vers une rue étroitement large à l’ombre des palmiers et des gratte-ciel glacés apaisants.

C’est au tournant du trottoir, derrière une publicité de parfum que je découvris l’éléphant aquatique qu’est le musée Soumaya. Construction gargantuesque et sensuelle, l’édifice se dressait entre zone désaffectée et paysage huppé. En approchant, je pouvais presque sentir l’air marin me pénétrer les pores et j’entendais presque le chant des mouettes. J’étais stupéfaite par le reflet des centaines d’écailles métalliques de la structure monumentale. Féminine, marine, exotique; de queue de poisson incomplètes, le spectacle me séduit, m’attira vers son entrée et avala mon impatiente admiration et ma surprise illuminée.

Puis, le dos rond, l’esprit agité et le moral sous terre, le Soumaya me recrache, moi et mon admiration trompée. L’exaltation et la grandeur extérieure ne renfermait ni plus ni moins que prétention hors de prix et d’amour bourgeois vide de sens. Le pas affaiblit, je tournai le dos à cette sirène métropolitaine, dans l’espoir de retrouver un stimulus moins superficiel.

Laurence

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Un sentiment d’appréhension, les inconnus de mon regard agité, triste. La faim de survivre, j’ai longtemps cessé d’être pour créer ce que je suis, j’étais dans un espace immense à écouter le vide, immobile, chancelant pendant que les pores de ma peau émanaient le mouvement, l’instabilité de n’être. C’était long dans ma tête, surtout vers la fin qui n’est jamais arrivée. J’écoutais des souvenirs en quête d’inspiration, une nostalgie amère de me reposer enfin.

J’ai cherché dans l’ordinateur, écouté le jazz pop électro d’une femme qui m’inspire, l’écouter être, Annie Clark, ce St-Vincent qu’elle se crée, un visage qu’elle se compose et dont le son résonne en moi. Elle assemble la vulnérabilité d’être sensible à la folie tranchante des spasmes de vivre, dualité qui m’habite. Son son bleuté comme Pat Metheny me chuchote des secrets et la distorsion de ses mains et de son regard brûlant, de ses lèvres trop rouges et de sa musique en mode fuzz buzz me fait vibrer l’âme, j’hurle mon silence, jaloux, satisfait, presqu’amoureux sa couleur est ma voix, sa musique est les mots de mon silence, je suis délivrée de ma solitude abstraite.

Elle est forte, je le sens dans toutes ses chansons, ses spasmes à elle de nécessité d’être, elle m’appelle l’âme et j’ai même repris ma vieille guitare, ouvert mes mains usées pour créer un peu. Je me suis réveillé d’un long sommeil acharné.

Lou

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Le moment le plus loin que je peux retrouver dans mes souvenirs est ce moment où mon père m’a acheté mon premier tape. C’était une nécessité pour lui de trouver la solution à un problème. Le problème c’était moi. Apparemment j’étais un enfant « bad ». Je courais partout sans direction. Un chaos sans structure, surtout si t’imposes une structure. Il fallait un miracle pour cet enfant « bad ». Il a pris un wild guess. Il m’a acheté l’album « Bad » de Micheal Jackson. À partir du moment où mon père a fait jouer le tape, je ne courais plus partout, je dansais et je danse encore. Je suis bad comme Micheal Jackson.

Rafat

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Je traînais mes yeux rougis de l’école à la maison et de la maison à l’école depuis deux jours. Comment on peut dire à quelqu’un « finalement, je pense que je ne suis pas amoureux de toi »?

J’avais dix-huit ans, et mon cœur venait de prendre un coup de vieux.

Ce soir-là, impossible de me recroqueviller sous ma couette : je m’étais engagée à gardienner un cousin, on comptait sur moi. Pour me donner du courage, me sentir un peu moins seule, j’ai acheté en route l’album que tout le monde écoutait à mon cégep.

La Vallée de réputations. Le nouveau Jean Leloup. Une fois passé le supplice du sourire forcé, ma tante partie et mon cousin Gab couché, je me suis roulée en boule sur le sofa, et j’ai actionné le lecteur CD.

Pas fort, pour pas réveiller le cousin. Alors je devais tendre l’oreille. À la fin du premier morceau, j’étais tendue toute entière, la tête à deux pouces du haut-parleur, les yeux écarquillés. Clairement, Jean Leloup, lui, était amoureux de moi. Tous ces mots si justes qu’il me soufflait, ces notes de guitares en suspension dans l’air…ils disaient tout de moi.

Petite fleur : c’était moi. Les amoureux qui vont en prison : lui et moi. « Je suis venu te dire que je t’aime, voilà » : je sais! Et puis bam. Il m’a asserré « je suis parti comme un voleur, je suis parti dans faire d’erreur, quand le soleil jamais ne brille, quand le meilleur devient le pire ». Sous l’impact, j’ai éclaté, explosé en mille larmes acides.

Mais j’ai bien dû, quand mon souffle lentement est revenu, hoqueter mon assentiment. Il avait raison. Il ne faut jamais revenir. J’ai écouté le disque en boucle pendant des semaines, jusqu’à enrayer chaque piste. À ce jour, il suffit qu’en résonne les premières mesures pour qu’une odeur de fin du monde me monte au nez. Une apocalypse familière, qui me dit « ça ira ».

Myriam

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Il y avait beaucoup de gens importants dans la librairie, même les libraires semblaient me regarder de haut. J’étais seule dans cet univers tissé serré et me faisant dos, mais je voulais entrer puisque j’avais adoré le cours de création littéraire qu’elle avait donné à l’automne. C’était le lancement de son premier roman fabriqué au Québec. Je me suis élancée vers la table où ils servaient le vin pour calmer mon angoisse grandissante alors que le lieu me paraissait de plus en plus hostile.

Là, j’ai fait la file pour avoir la signature de Claire dans mon livre et j’ai voulu fuir chez moi, malgré son regard tendre.

J’ai ouvert le Nénuphar et l’araignée étendue nue dans un lit d’angoisse, m’attendant un peu à devoir me casser la tête devant un amalgame complexe de mots –je n’étais pas tout à fait en paix avec les devoirs qui m’attendaient-.

Si j’y suis entrée à tâtons, j’ai poursuivi au galop! Chaque page, aussi bien dire chaque souffle, me faisait entrer plus intimement dans les doutes, les travers, bref la vie de ma directrice de maîtrise. Elle savait imprimer une forme à la vie. Je m’abreuvais goulûment de ce moment intense de pertes de repères, de rupture et de maladie qu’elle décrivait. Elle nommait les cassures avec des mots si vrais qu’ils m’ont ouverts le cœur pour me laisser embrasser mon dénuement, ma mélancolie et mon imperfection. Mes failles étaient toujours là, mais j’avais cessé d’être seule. L’effroi partagé n’est plus une cage et ouvre vers mille possibles non censurés.

Camille

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Prochain atelier de création littéraire: 11 décembre.

Par: Camille Caron, cofondatrice et coordonnatrice à l’Artère coop